Posted On avril 5, 2017 By In Non classifié(e) With 325 Views

Crise anglophone au Cameroun: internet coupé, start-up étranglées

Douala, 5 avr 2017 (AFP)

La coupure d’internet depuis près de trois mois dans les deux régions anglophones du Cameroun menace la floraison de start-up installées dans cette “Silicon Mountain”, conséquence économique du conflit politique entre le pouvoir central de Yaoundé et sa minorité linguistique.
Le 17 janvier, les quatre opérateurs présents au Cameroun, dont le Sud-Africain MTN et le Français Orange, ont prévenu leurs abonnés du Nord-Ouest et du Sud-Ouest que les services internet n’étaient “pas disponibles (…) pour des raisons indépendantes de (notre) volonté”.
Fin mars, la ministre des Télécommunications a pour la première fois reconnu à demi-mot que les autorités étaient à l’origine de cette coupure – la plus longue jamais enregistrée en Afrique – pour tenter d’étouffer la contestation dans les deux régions anglophones (sur dix au total), qui se traduit depuis novembre 2016 par des grèves et des journées “villes mortes”.
“Il y a des situations désagréables pour lesquelles certaines décisions sont prises. Tout est mis en oeuvre pour que la sérénité revienne, qu’internet soit disponible partout. Ce n’est qu’une question de patience”, avait jugé fin mars la ministre, Minette Libom Li Likeng, selon des propos rapportés par la presse camerounaise.
Mais la patience commence à faire défaut aux entrepreneurs de ces deux régions anglophones frontalières du Nigeria, surnommées “Silicon Mountain” en raison de la proximité du mont Cameroun (quelque 4.000 m d’altitude) et des nombreuses start-up qu’elles accueillent. Avant la coupure, près de cinq “jeunes pousses” se créaient chaque mois à Buéa, la capitale du Sud-Ouest, à 53 km de Douala.
“Il y a perte d’argent. Il y (en) a certains qui ne peuvent plus travailler avec des clients à l’étranger à cause de la coupure d’internet. Donc cela dérange tout le monde”, se désole Churchill Mambe, propriétaire de la start-up Njorku spécialisée dans des offres d’emplois et de services hôteliers.
Pour retrouver du réseau, Churchill a déménagé son lieu de travail à 50 km de Buéa, vers Bonako, première ville de la région Littoral voisine, à la frontière du “Cameroun connecté”.
“Tous les jours, on doit conduire de Buéa jusqu’ici. Cela fait environ 40 minutes. C’est le seul moyen moins cher qu’on a trouvé parce qu’avant, on allait à Douala travailler c’était tellement cher”, résume Churchill, patron de Njorku, sélectionné fin 2016 parmi les 20 meilleures start-up africaines par le magazine Forbes.
“Je voudrais qu’internet soit restauré parce que quitter Buéa pour Bonako, ici, n’est pas facile. Nous n’avons pas assez de temps pour travailler. Six heures pour travailler ce n’est pas évident”, soupire Ashley Difo, un autre entrepreneur du numérique.
Son collègue Valery Colonge estime que les autorités auraient dû couper “les réseaux sociaux, Facebook, Twitter” pour assurer la sécurité, enrayer l’échange d’informations, “et laisser internet pour nous permettre de travailler”.
– Une ‘violation du droit’ –
“En soixante jours, cette coupure a déjà coûté 2,69 millions d’euros à l’économie camerounaise”, estime l’ONG française Internet sans frontières, qui a interpellé les onze candidats à l’élection présidentielle française de mai dans une lettre ouverte publiée il y a une semaine dans le journal Le Monde.
“La coupure internet dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest du Cameroun constitue une violation par le gouvernement du droit international sur la liberté d’expression, la liberté d’association, le droit à l’information et la liberté de la presse. Depuis la coupure internet, les autorités camerounaises ont multiplié les arrestations, notamment d’avocats et de journalistes”, écrit Internet sans frontières.
Le gouvernement a arrêté plus de 80 personnes, selon des chiffres officiels. Une organisation favorable au fédéralisme, le Cameroon Anglophone Civil Society Consortium (CACSC), a été interdite en janvier. Une trentaine de responsables anglophones ont comparu le 23 mars devant le tribunal militaire de Yaoundé, notamment pour “terrorisme”.
Lancée en novembre dernier par des professeurs et des juristes, la contestation anglophone revendique le retour au fédéralisme en faveur des deux régions ou – pour une minorité – le séparatisme avec la création d’un nouvel Etat.
La minorité anglophone représente environ 20% des 22,5 millions d’habitants du Cameroun. Certains de ses membres occupent des postes à responsabilités dans le régime du président Paul Biya au pouvoir depuis 1982, comme le Premier ministre Philémon Yang. Le français et l’anglais sont les deux langues officielles du Cameroun, qui a supprimé le fédéralisme en 1972.
“Nous observons depuis 2015 une augmentation inquiétante du nombre de coupures internet, utilisées par les gouvernements pour museler les peuples, particulièrement en Afrique dite francophone: en 2016, la République du Congo, la République démocratique du Congo, le Gabon, le Tchad, le Mali ont bloqué les réseaux sociaux”, dénonce Internet sans frontières.

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