Posted On octobre 25, 2017 By In Non classifié(e) With 330 Views

Excédés, nombre de Kényans dénonçent les turpitudes de leurs dirigeants

Nairobi, 25 oct 2017 (AFP)

Plongés dans leur pire crise politique depuis dix ans, de plus en plus de Kényans sont exaspérés d’être pris en otage des rivalités ethniques instrumentalisées par les mêmes dynasties politiques, et plaident pour l’émergence de dirigeants enfin préoccupés par les intérêts de “tous les Kényans”.
“Nous sommes fatigués”, lance à l’AFP Gédéon Kipyator, barbe de plusieurs jours et yeux rougis. A 45 ans, ce père de six enfants vend des journaux à même le sol dans le centre de Nairobi. “C’est toujours la même compétition entre les mêmes familles, les Kenyatta et les Odinga, notre pays est balkanisé, divisé (…), on ne peut plus continuer comme ça”.
Ce weekend, le quotidien The Nation a plaidé pour “un système plus ouvert qui donne à tout le monde une chance d’accéder aux ressources de l’Etat et de participer aux prises de décision, où l’on n’est pas défini principalement par son origine ethnique et raciale”.
Depuis son indépendance en 1963, le Kenya a connu trois présidents sur quatre issus de l’ethnie kikuyu. L’actuel président Uhuru Kenyatta, élu en 2013, est le fils du premier président du pays, Jomo Kenyatta. Les Kikuyu, qui monopolisent aussi le pouvoir économique, sont le premier groupe ethnique, devant les Luhya, les Kalenjin et les Luo.
– Kényans ‘épuisés’ –
Aujourd’hui, le niveau de frustrations de la communauté luo de Raila Odinga, 72 ans – le chef de l’opposition qui a échoué à la présidentielle en 1997, 2007, et 2013 – et d’autres ethnies alliées, est très élevé. En 2007, le pays a connu ses pires violences politico-ethniques, qui ont fait au moins 1.100 morts.
Malgré toutes les récentes avancées du Kenya, pays dynamique et en pointe au niveau économique en Afrique de l’Est, il reste miné par la corruption, de persistantes inégalités sociales selon la géographie et la répartition ethnique, et la polarisation de la société sur ces lignes tribales, qui rendent d’autant plus brutal le combat pour le pouvoir à chaque élection.
Depuis des semaines, le pays est même plongé dans une impasse inédite: après l’invalidation en justice de la réélection du président Uhuru Kenyatta en août, les Kényans sont à nouveau appelés aux urnes jeudi, un scrutin boycotté par l’opposition qui a appelé à des manifestations.
Les Kényans sont “épuisés par cette période électorale prolongée, qui a (…) encore plus divisé le pays”, déplore l’ONG International Crisis Group (ICG).
Nombre de Kényans interrogés par l’AFP n’iront pas voter si le scrutin est maintenu jeudi, soit à cause de l’absence de leur candidat – M. Odinga – mais aussi visiblement dégoûtés par un climat politique malsain, et la pluie de démagogie, insultes et menaces échangées par la classe politique. Y compris au sein de la coalition d’opposition (NASA), dont les revirements et la communication confuse ont dérouté plus d’un électeur.
“A chaque fois qu’on arrive aux élections”, les problèmes recommencent, déplore Odhiambo, commerçant luo de 48 ans. “On se vante d’être une économie numérique, d’être la première démocratie en Afrique, mais tous nos dirigeants profitent de nous! Quelle sorte d’exemple donnons-nous à nos enfants!”.
Un de ses amis, Paul Assila, Luhya de 79 ans et ex-fonctionnaire, se dit très inquiet d’un pays “qui retourne en arrière” à cause de ces “dirigeants arrogants” qui se “déplacent en hélicoptère et n’ont pas à coeur les intérêts de tous les Kényans”.
– En finir avec un mythe –
De façon inédite, plusieurs experts et activistes kikuyu ont exhorté ces dernières semaines à la fin du monopole exercé par leur ethnie sur le pouvoir, pour plus de démocratie. Il faut en finir avec le “mythe selon lequel les Kikuyu ne sont en sécurité qu’avec un président kikuyu”, dit à l’AFP Njonjo Mue, avocat défenseur des droits de l’Homme.
Les Kényans doivent faire pression pour “renforcer les institutions qui permettront à tous les Kényans d’être en sécurité, sans rapport avec qui est président”.
Affalé sur un banc du centre-ville, Edward Irungi, Kikuyu de 31 ans, qui désespère de retrouver une situation “normale” et du travail, abonde. “Ça ne m’aide pas d’avoir un président kikuyu”, souffle-t-il. “Ce qui m’aiderait, c’est d’avoir un président qui me rende heureux de vivre au Kenya et qui m’apporte le développement”.
Mulinge Mwende, 29 ans, taches de rousseur et moulée dans son jean, a bien une solution pour faire émerger un meilleur leadership. A l’image de l’émission télévisée Coke Studio diffusée au Kenya – où danseurs et chanteurs s’opposent dans des compétitions féroces -, elle propose une évaluation par la population de tous les candidats à la présidentielle, “à travers des mois d’interviews, de bilans de leur travail sur le terrain”.
“Les présidents nous affectent tous, et les générations futures, avec leurs décisions, alors je suis pour qu’on les teste avant!”, lance-t-elle.

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